Déguerpissement des occupants des berges du marigot Kua : Plus de 2 ans après, les victimes toujours dans l’attente d’être relogées

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En avril 2019, le maire de l’arrondissement 4 de la commune de Bobo-Dioulasso procédait au déguerpissement des populations installées sur une des berges du marigot Kua. Pour cause, la zone en question ne devrait pas être à usage d’habitation. Prévu d’être reboisée et/ou d’en faire un jardin municipal de récréation, plus de deux ans après, si les 14 hectares déguerpis sont toujours dans l’attente de leur nouvelle destination, les populations déguerpies sont aussi dans l’attente d’être relogées. Sur les traces de ces personnes délogées des berges du marigot, si certaines sont perplexes quant à une issue heureuse de leur situation, d’autres par contre espèrent et sont convaincus d’avoir gain de cause. Face à cette équivoque, le maire de l’arrondissement 4, Bakoné Millogo rassure.

Jeudi 11 avril 2019. C’est certainement une des dates qui restera gravée dans la mémoire des personnes qui avaient élu domicile sur les berges du marigot Kua. En effet, à cette date d’avril 2019, la mairie de l’arrondissement 4 avait actionné les bulldozers de la commune pour mettre à exécution sa décision de déguerpissement des berges du marigot.

Comme cause à cette opération, plusieurs versions sont servies tant du côté de la marie que des victimes du déguerpissement mais aussi du côté de la chefferie de Kua qui dit ne pas ignorer l’installation des habitants sur les berges du marigot.

Ainsi plus de deux (02) ans après, rien de tout ce qui avait été servi comme justification à l’opération de déguerpissement n’est visible sur les 14 hectares libérés. En désespoir de cause, les victimes du déguerpissement se sont organisées pour défendre leur cause commune.

Djiguya, une association pour défendre la cause des déguerpis

Entre désespoir, attente ennuyeuse et incertitude, les 252 victimes recensées (chiffres donné par l’association des victimes) ont mis sur pied une association pour plaider en faveur de leur relogement. Djiguya qui signifie espoir en dioula est le nom de cette association qui vise effectivement à redonner espoir de gain de cause à ses membres composés uniquement de victimes du déguerpissement. Ainsi de manière hebdomadaire, chaque dimanche, les membres de l’association Djiguya se retrouvent sur le site pour se concerter et partager les dernières nouvelles relatives à leur situation.

Seydou Barro est le président de cette association. Pour lui, le but de cette organisation est de redonner l’espoir de relogement aux membres dont la plupart est désespérée et sans repère depuis le déguerpissement il y a plus de deux (02) ans. « Depuis notre déguerpissement il y a plus de deux (02) ans, il y a des gens qui n’ont toujours pas là où dormir et leur préoccupation est d’être relogés. Et l’association Djiguya vise à donner espoir à ces gens ainsi qu’aux autres membres du groupe que nous sommes car nous partageons le même problème » a-t­-il situé la vision de l’association dans son contexte avant de préciser que l’organisation a déjà fait des démarches qui ont été couronnées de belles promesses mais non encore palpables. « L’association a eu des concertations avec plusieurs autorités. Nous avons eu des échanges avec les autorités municipales, le Haut-commissaire et même avec le médiateur du Faso. Et à l’issue de ces démarches, il y a eu plusieurs promesses et nous restons toujours dans l’attente de les voir se concrétiser. Sinon on ne pourra être satisfait que si on nous reloge tous », foi de Seydou Barro qui ne s’en revient toujours pas de leur déguerpissement dont il ignore jusqu’à présent les causes réelles.

Seydou Barro, président de l’association Djiguya

Selon lui, il y a anguille sous roche dans cette question de déguerpissement qui a été enveloppé de plusieurs versions. « Les raisons réelles de notre déguerpissement nous sont toujours un mystère. Il y a au moins quatre versions qui nous ont été servies par rapport à cela. Premièrement, le maire nous avait fait savoir que notre déguerpissement est lié à une décision du ministère de l’habitat et de celui de l’environnement et ce, pour un reboisement. Deuxièmement, il nous dit qu’on a été déguerpi parce qu’on était installé dans une zone inondable. Une autre fois il nous apprend que la zone est lotie et qu’il fallait nous déguerpir et mettre les bornes pour les attributaires. Et comme quatrième version, on nous dit que la zone en question a été financée par le maire de la commune pour être érigée en jardin récréatif pour la commune. Dans cette pléthore de version, laquelle devons-nous croire. C’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas rassurés que notre déguerpissement répondait à des besoins d’intérêt public, de protection des berges ou de sécurité pour nous qui y étions installés » nous a expliqué Seydou Barro d’un air révolté en ajoutant que leur doute sur les réels motifs de leur déguerpissement s’accroit quand ils constatent que l’autre rive du marigot se trouvant du côté du secteur 24 n’a pas été déguerpi comme prévu.

« Ce qui fait que nous ne croyons pas trop aux raisons de notre déguerpissement, c’est qu’il y a eu deux poids deux mesures. Le maire avait prévu de déguerpir les deux rives du marigot. Mais jusqu’à nos jours, le côté du secteur 24 reste toujours intact. Les habitants de ce côté qui venaient à nos réunions ne viennent plus. Et de ce que nous apprenons, c’est que les habitants de cette berge ne seront plus déguerpis. Nous trouvons que c’est de l’injustice. On constate même que des gens continuent d’y construire. Ce qui nous fait douter des raisons qui ont été avancé pour nous déloger. Et c’est pourquoi nous ne lâchons pas prise car on est comme victime d’une sorte d’injustice » a-t-il reproché au maire.

Ce dernier justifie cet état de fait par un problème de disponibilité d’engins (Bulldozers) pour la démolition de la rive du côté du secteur 24. Il fait savoir qu’après la démolition de la berge de Kua, les engins lourds de la commune ne se sont plus rendus disponibles depuis lors. Ce qui fait que l’autre rive du marigot Kua reste toujours intacte.

« Après le déguerpissement de la 1ère berge du marigot, on a pensé qu’au lieu de continuer à créer des difficultés aux populations installées de part et d’autre sur les berges du marigot, il était mieux de travailler à assainir totalement le côté que nous avions commencé avant de passer à l’autre côté. C’est ce qui a fait que les engins étaient repartis après l’opération du côté de Kua. Et aujourd’hui au niveau de la commune, nous n’avons plus d’engins en très bon état qui peuvent répondre à la demande des différents arrondissements. C’est ce qui fait que nous faisons ce qui est pour le moment essentiel en attendant de passer au déguerpissement du côté du secteur 24 » a expliqué le maire pour justifier ce que les déguerpis qualifient « d’injustice » à leur égard.

La version du chef de Kua et la part de vérité du maire Bakoné Millogo sur les raisons du déguerpissement

Face à la pluralité de versions évoquées par l’association des victimes du déguerpissement, nous avons approché deux autres acteurs de la situation notamment le chef de Kua et le maire de l’arrondissement 4 qui a organisé le déguerpissement.

Soungalo Sanou, chef de village de Kua

Soungalo Sanou est le chef de village de Kua. Interrogé sur le sujet, il fait d’abord savoir que les populations déguerpies avaient été installées sur les lieux par les propriétaires terriens dont les champs bordaient le marigot Kua. « Je ne peux pas dire que je ne suis pas au courant de l’installation de ces populations en ces lieux car ce sont ceux-là qui avaient leurs champs sur les berges qui les leur ont vendus. En effet, après le lotissement, ces lieux n’ont pas été parcellés et ceux à qui appartenaient ces terres ont décidé de les céder à ceux qui voulaient y construire pour habiter. Et avant de le faire, ces propriétaires sont venus me voir. Je ne peux donc pas dire que j’ignore l’occupation des lieux » nous a-t-il précisé avant d’aborder la question du déguerpissement. « J’étais là une date de mars 2019 quand le maire Bakoné Millogo arrivait ici avec une délégation. Il nous a présentés ses vœux de nouvel an avant d’aborder la question du déguerpissement des habitants des berges du marigot. Il nous a signifié que le déguerpissement de ces populations était une décision du ministère qui demandait à ce que les habitations soient à au moins 50 mètres des berges du marigot. Et il a ajouté que le site, une fois déguerpi allait être destiné à un jardin récréatif », Soungala Sanou nous a-t-il donné sa version sur les raisons qui ont prévalu au déguerpissement des populations des berges du marigot Kua en avril 2019.

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Maire de l’arrondissement 4 de la commune de Bobo-Dioulasso, Bakoné Millogo nous a ouvert ses portes quand nous y avons frappé et cela sans rendez-vous ni protocole. Sur les raisons du déguerpissement des berges du marigot Kua, il évoque la sécurité des habitants qui y étaient « anarchiquement » installés et qui étaient menacés d’inondation.

« Le besoin de déguerpissement en son temps répondait à la sécurité des habitants qui s’y trouvaient. Les gens étaient anarchiquement installés si bien que les berges du marigot avaient été totalement occupées et une menace d’inondation était possible. C’est pour donc pallier un triste constat que nous avions pensé que c’était bon de prendre le taureau par ses cornes pour éviter le pire. C’est ce qui nous avait amené à faire ce déguerpissement », a-t-il donné sa part de vérité qui du reste fait partie des versions que les victimes du déguerpissement disent avoir reçues comme cause à la démolition de leurs habitats.

Chacun avec sa part de vérité, le président de l’association Djiguya, Seydou Barro souhaite qu’au-delà de toutes ces versions, les populations victimes du déguerpissement puissent être relogées. A cela, le maire Bakoné rassure.

Quelle issue pour les déguerpis ?

Sur la situation des victimes du déguerpissement, le maire Bakoné Millogo dit faire des pieds et des mains pour trouver une solution à leur relogement. Il a tenu à préciser que le déguerpissement n’était pas illégal car « au moment où les gens s’installaient, on a attiré leur attention mais ils ont fait la sourde oreille ». « Mais néanmoins nous avons monté des dossiers que nous avons fait remonter au ministère en vue de pouvoir reloger les personnes déguerpies. Et dans ces dossiers nous demandons au ministre d’essayer de voir dans la mesure du possible si on peut reloger ces populations sur le même site mais cette fois-ci en encadrant de façon à ce que ça ne soit pas anarchiquement fait. Mais pour le moment on n’a pas encore eu de réponse et on attend toujours. On n’a pas le choix que de faire ainsi car il n’y a plus de terres à lotir pour pouvoir les reloger » a rassuré le maire Bakoné Millogo avant d’inviter les déguerpis à prendre leur mal en patience et à avoir confiance au conseil municipal quant à une solution à leur problème.

Bakoné Milogo, maire de l’arrondissement 4 de Bobo

Du côté des déguerpis, l’attente est longue et l’incertitude gagne du terrain. Djibril Millogo est enseignant et est concerné par le déguerpissement. Après avoir payé le terrain à 1 175 000FCFA, il a contracté un prêt bancaire de 4 millions de FCFA pour y investir.

Pour lui, c’est plus de 5 millions de FCFA qui sont aujourd’hui sous les décombres. Il participe activement aux réunions de l’association et espère gain de cause même si son espoir est mince. Dafrassin Sanou est lui aussi un déguerpi et secrétaire général de l’association Djiguya. Il est de toutes les concertations relatives à leur situation. Pour lui, l’association ne demande qu’à voir tous ses membres être relogés. Selon lui, les démarches vont continuer jusqu’à ce qu’ils soient tous relogés.

Dame Anasthasie Traoré est mère de 9 enfants. Elle a été déguerpie à cette date du 11 avril 2019 alors qu’elle vivait avec tous ses 9 enfants dans sa maison démolie. Aujourd’hui, la voix implorante, elle ne demande qu’à retrouver sa parcelle pour se reloger car sa vie actuelle n’est pas aisée.

« J’ai été la première à m’installer du côté où se trouvait mon terrain. Les propriétaires terriens m’avaient rassurée qu’on n’allait jamais nous inquiéter en ces lieux. Mais voilà qu’un beau jour, on est venu casser nos maisons sans qu’on ne sache pourquoi. Je demande donc à ce qu’on nous permette de retrouver nos terrains car depuis plus deux ans, les lieux d’où on nous a déguerpis sont restés comme ça sans être mis en valeur. Actuellement je suis en location avec mes enfants. Aujourd’hui, je me retrouve avec plusieurs arriérés de loyer et même pour nourrir mes enfants c’est un problème. Ces vacances-ci j’étais obligée d’envoyer mes filles travaillé comme servantes pour que je puisse payer leurs scolarités à la rentrée. En plus de tous ces problèmes je ne me sens pas bien. Et si je meurs aujourd’hui, c’est le chagrin de notre situation qui aura précipité ma mort » s’est-elle indignée.

A l’image de ceux qui expriment leurs espoirs et amertume, ils sont 252 selon le président de l’association Djiguya et plus de 400 selon le maire à être dans l’attente d’une solution à leur relogement. D’autres déguerpis y auraient investis des dizaines de millions de FCFA. A la question de savoir pourquoi prendre tant de risques dans une zone non viabilisée, la plupart d’entre eux évoquent l’assurance que leur avaient donnée les propriétaires terriens avec qui ils ont payé les terrains.

Anasthasie Traoré, mère de neuf enfants déguerpie qui vit aujourd’hui en location avec des arriérés de loyer

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Comme l’ensemble de ces victimes des berges du marigot Kua, nombreuses sont ces personnes à Bobo-Dioulasso qui partagent avec elles les mêmes déboires. L’arrondissement 4 de Bobo n’est donc qu’une facette de la gestion des questions d’habitats spontanés et/ou anarchiques par les maires de manière générale.

Abdoulaye Tiénon/Ouest-info.net

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