Boucle du Mouhoun : Les feux de brousse, un désastre environnemental

Un phénomène menace les ressources forestières dans la Boucle du Mouhoun en cette fin d’hivernage. Il s’agit des feux de brousse. Le constat est vite fait en empruntant la route n°14, surtout sur son tronçon Dédougou– Tchiériba. D’importantes portions de forêts ou même de plantations d’arbres fruitiers sont ravagées par les flammes. Des flammes qui, parfois laissent des traces dommageables irréversibles sur certaines espèces végétales. Difficile pour les usagers de la route de rester impassibles devant le désastre que subissent la flore et la faune du fait de l’action de l’homme. Mais qui sont les responsables de ces feux de brousse ? Dans quel but cette pratique qui semble prendre de plus en plus de l’ampleur dans les campagnes de la région s’opère-t-elle ? Quelles peuvent être les conséquences de ce phénomène sur l’écosystème ? Faut-il faire de la lutte contre les feux de brousse une priorité et quelles dispositions prendre en la matière ? Autant de questionnements sans réponses immédiates. Nous avons interrogé des acteurs du domaine  pour en avoir une idée.

Un nuage de fumée au loin à l’horizon pendant que juché sur la mobylette, nous déchirons le froid en cette matinée du 06 janvier 2022 pour rallier la commune rurale de Tchiériba où nous attend le chef de service de la Transition écologique et de l’Environnement. En effet, le contrôleur des eaux et forêts, Olivier Bayala, nous y attendait pour un entretien. S’agit-il encore d’un feu de brousse qui fait voir de loin la masse de fumée qu’il rejette dans l’atmosphère ? Nous n’aurons pas le temps d’exercer un des principes chers au monde du journalisme, s’y déporter pour des besoins de vérification.   

A gauche comme à droite de l’axe Dédougou-Tchiériba, de vastes espaces de forêt sont recouverts de cendre des herbes brûlées tandis que les feuilles des arbres ont été forcées au séchage par l’intensité des flammes. La responsabilité de cette donne incombe certainement aux populations locales et/ou aux usagers de la route, nous nous disons sans pour autant disposer de ne serait-ce qu’une preuve.

Une champ d’anacardier ravagé par les feux de brousse

Notre intuition semble avoir désigné prématurément des coupables que le chef de service de la Transition écologique et de l’Environnement de Tchiériba cite parmi ceux qu’il désigne comme responsables du phénomène. « Généralement les responsables des feux de brousse peuvent être situés à plusieurs niveaux. Ça peut être des passagers qui fument et jettent les mégots de cigarettes qui sont attisés par le vent. Ça peut être les populations locales elles-mêmes pour des raisons de visibilité. Au-delà de ces personnes, il y a les éleveurs qui peuvent mettre le feu à la brousse pour le renouvellement de leur pâturage. Les enfants en quête de gibiers peuvent également être à l’origine de feu de brousse », a expliqué le contrôleur des eaux et forêts.

Jean Pierre Kiénou, un producteur agricole dans la province des Banwa fait le constat amer que « les feux de brousse sont une maladie pour le Burkina d’une manière générale et particulièrement pour la région de la Boucle du Mouhoun ». Il souligne que le phénomène est de plus en plus inquiétant. Une tendance confirmée par le directeur provincial de la Transition écologique et de l’Environnement du Mouhoun, Brama Ouattara. Il s’appuie sur  une cartographie des feux de brousse réalisée en 2016 par le Fonds pour l’Environnement mondial, dans le cadre du projet dénommé Adaptation basée sur les écosystèmes (EBA-FEM).

Selon les données fournies par ladite cartographie, la région de la Boucle du Mouhoun a perdu, du fait des feux de brousse, 834 650 hectares de forêt entre 2013 et 2015 dont 95 450 hectares pour la province du Mouhoun uniquement, dans la même période. Ce qui «plaçait pratiquement la province du Mouhoun en tête de liste en termes d’espaces forestiers brûlés au niveau national», souligne Brama Ouattara. À tout point de vue, ces données, même si elles ne sont pas récentes, elles demeurent illustratives de la prévalence du fléau dans la Boucle du Mouhoun considérée comme le poumon agricole du pays.

Accusant tous d’être responsables de la situation, Jean Pierre Kiénou indexe particulièrement les producteurs de miel d’assumer une part non négligeable de responsabilité dans la persistance du phénomène de feu de brousse. Ce producteur agricole étaye sa position à partir d’une vieille conception. En effet, explique-t-il, selon l’esprit de ladite conception, « l’odeur des matières brûlées attire les abeilles et ces dernières se nourrissent des feuilles qui poussent nouvellement après les ravages des feux de brousse pour produire le miel. Ainsi, les propriétaires des ruches brûlent les forêts et les espaces qui environnent les endroits où ils posent leurs ruches ».

Jean Pierre Kiénou ne semble pas partager l’idée. Il fait savoir par conséquent que c’est la volonté d’assouvir des intérêts personnels qui commande l’attitude de cette catégorie de personnes.

Jean Pierre Kiénou, producteur agricole dans la province des Banwa

Une pratique clandestine aux responsabilités diversifiées

Une autre source, qui n’a pas voulu être citée, impute la responsabilité du phénomène à divers acteurs ; d’abord aux vendeurs de bois. « Dans leur objectif de disposer davantage de bois secs à vendre, ces derniers se permettent de brûler les forêts », confie-t-elle. La même source d’ajouter : « les battues que les villageois organisent souvent pour se procurer le gibier s’accompagnent généralement de feux de brousse. On peut dire que la responsabilité des feux de brousse est diversifiée ».

Le motif est que le gibier ne serait pas visible dans les touffes d’herbes et de feuilles des arbres. Alors, ils incendient la forêt, non seulement pour débusquer le gibier, mais aussi pour agrandir la visibilité. Cette disposition d’esprit des auteurs de feu de brousse apporte de l’eau au moulin de ceux qui pensent qu’ils sont plutôt guidés par leurs intérêts égoïstes au détriment de l’intérêt du groupe. Est-ce parce que les auteurs de feux de brousse ont conscience de la nuisibilité du phénomène qu’il est pratiquement impossible de mettre le grappin sur eux en flagrant délit, comme le reconnaissent le directeur provincial de l’Environnement du Mouhoun et le chef de poste forestier de Tchiériba ? A propos, la réponse du producteur agricole dans les Banwa est sans équivoque : « personne n’a le courage de taper sa poitrine pour dire qu’il est responsable de tel ou tel feu de brousse. Les gens se cachent pour brûler. Ils savent donc que c’est une mauvaise chose ».

Les spécialistes de l’environnement distinguent plusieurs types de feux utilisés dans la forêt. Il y a « les feux précoces, les feux coutumiers, les feux d’aménagement, les pare-feux », énumère le chef de service de la Transition écologique et de l’Environnement de Tchiériba, Olivier Bayala.

Le lieutenant des eaux et forêts de préciser qu’à la différence de ces différents feux qui sont pratiqués selon des normes bien déterminées et sous le contrôle des techniciens du domaine environnemental comme par exemple les services forestiers et les groupements de gestion villageois des forêts, dans le but de se prémunir contre d’éventuels feux de brousse, « les feux de brousse à proprement parler se déclarent en milieu rural et sont incontrôlés ».

Olivier Bayala, chef de service forestier de Tchériba

La période d’emploi de ces feux qu’il convient de distinguer des feux de brousse se situe en début de saison sèche « au moment où les herbes ne sont pas totalement sèches », souligne le chef de service de Tchiériba.

                               Un phénomène aux conséquences désastreuses

L’on se pose naturellement la question de savoir s’il y a des effets négatifs sur l’environnement ou bien l’écosystème lorsque surviennent les feux de brousse. La réponse à cette question semble automatique chez Olivier Bayala. Il cite entre autres, la pollution de l’air, la disparition de certaines espèces animales comme végétales, l’appauvrissement des sols et leur infertilité, la sècheresse, le déséquilibre climatique, les érosions hydrique et éolienne du sol, le changement climatique et la brûlure des sols. 

L’appauvrissement des sols engendre leur improductivité. Ce qui a inévitablement un impact sur l’activité agricole dans la région. La Boucle du Mouhoun étant considérée comme le grenier du Burkina Faso, si l’activité agricole y a un faible rendement, il va sans dire que le pays est en proie à une insécurité alimentaire.

Au-delà des cultures vivrières, celles de rente comme le coton, le sésame ou encore l’arachide sont également développées dans la région.  A ce niveau, la pauvreté des sols constitue un frein au développement de l’activité économique de la région de façon spécifique, mais aussi du pays en général.

Dans ce registre, Jean Pierre Kiénou fait savoir que chaque année, il y a beaucoup de pertes de têtes de bétail liées au manque de pâture. Cela se justifie par le fait que les feux de brousse consument une importante partie de ladite pâture qui, normalement devrait servir à faire paître le bétail. « La méchanceté de certaines personnes fait que dès qu’elles finissent de récolter, ces dernières brûlent les résidus ou bien les tiges ou encore les pailles ; soit parce qu’elles n’ont pas de têtes de bétail soit pour éviter que le bétail des autres vienne paître. Du fait que ces feux ne sont pas contrôlés et surtout pratiqués dans une intention de nuire, ils vont non seulement brûler les champs, mais aussi entamer les espaces forestiers protégés », soutient-il.

« L’intention de nuire vient à l’esprit lorsque l’on se met à scruter cette plantation d’anacardiers touchée par les flammes de feu de brousse ».

Le directeur provincial de la Transition écologique et de l’Environnement du Mouhoun, Brama Ouattara, ne va du dos de la cuillère pour déclarer que les inconvénients des feux de brousse l’emportent largement sur les avantages.

Les feux de brousse privent les populations de ressources liées à la forêt. « Aujourd’hui, on nous dit de consommer du local. Généralement les gens commencent à apprécier les jus produits à partir de fruits forestiers comme la liane. Et vous savez bien que la floraison commence au début de la saison sèche. Si le feu passe en ce temps-là, il provoque la chute des fleurs. Les arbres même peuvent complètement mourir. Cela va réduire la production en fruits qui pouvaient soit être consommés soit vendus par les populations pour avoir un revenu », détaille l’inspecteur des eaux et forêts.

À en croire le directeur, le feu n’épargnant rien sur son passage, prive le sol de son couvert végétal ainsi que de toutes les matières concourant à l’enrichir. Il contribue à exposer le sol aux facteurs climatiques dégradants comme les rayons solaires, le vent et les érosions hydrique et éolienne.

La micro flore et la micro faune participent à leur manière à l’ameublissement du sol. « Les termites et les fourmis par exemple font des galeries à travers lesquelles l’eau s’infiltre dans le sol. Ce qui lui confère une certaine aération. Ces insectes qui peuvent paraitre nuisibles de prime abord, contribuent pourtant au maintien de l’équilibre environnemental », souligne Brama Ouattara avant de regretter que les feux de brousse constituent un fléau qui anéantit ces composantes écosystémiques.

La loi condamne, les auteurs s’entêtent, les actions de lutte se multiplient

Le code forestier adopté en 2011, en ses articles 263 et 264 sanctionne les auteurs de feu de brousse respectivement dans les forêts classées et protégées.

Le constat, cependant, est que malgré l’existence de ce dispositif juridique, la pratique est loin de prendre du plomb dans l’aile. Tout porte à croire que les sanctions édictées par la loi semblent ne pas inquiéter les auteurs des feux de brousse. Face à cette situation caractérisée par une disparition de plus en plus inquiétante de nombreuses espèces environnementales, les services déconcentrés du ministère de la Transition écologique et de l’Environnement ne restent pas les bras croisés.

C’est ainsi que dans le cadre du Programme d’investissement forestier (PIF), il a été question d’impliquer les populations rurales dans la lutte contre les feux de brousse, à travers la mise en place des Comités de gestion forestière et les Paiements des services environnementaux (PSE). Les PSE sont une forme de rémunération accordée à ceux qui réussissent à protéger contre les feux de brousse des zones forestières dont la protection leur a été confiée par les services environnementaux. Ces initiatives, aux dires du directeur provincial du Mouhoun en charge de l’Environnement, ont contribué significativement à réduire le phénomène dans la région.

Brama Ouattara, directeur provincial en charge de l’environnement du Mouhoun

Pour Brama Ouattara, tout comme pour Olivier Bayala, la sensibilisation des populations rurales et leur implication dans la lutte contre les feux de brousse demeurent la clé de voûte pour endiguer le phénomène. Aussi l’usage des feux précoces dans les forêts classées et le recours aux réseaux de coupe-feu encore appelés pare-feu sont-ils des méthodes employées par leurs services.

Toutefois, la bataille contre les feux de brousse ne se mène pas sans difficultés, à en croire le directeur provincial de la Transition écologique et de l’Environnement du Mouhoun. « Le manque d’équipement fait que nos actions et initiatives en termes de lutte contre les feux de brousse sont limitées. Même quand on nous dit qu’il y a du feu dans une forêt, nous n’avons pas d’équipement approprié pour intervenir. Nous ne pouvons qu’assister impuissamment sans pouvoir faire quelque chose », déplore-t-il.

Le combat pour la préservation de l’environnement d’une manière générale et la lutte contre les feux de brousse de façon spécifique dans la Boucle du Mouhoun sont davantage devenus un casse-tête pour la simple raison que l’insécurité s’installe progressivement dans la région. Selon Brama Ouattara, cette situation limite la mobilité des acteurs forestiers, soustrait à leur contrôle certaines zones forestières et impacte négativement la gestion des ressources forestières par leurs structures.

  Larry King Du Succès/correspondant à Dédougou

Abonnez-vous à notre newsletter
Entrez votre e-mail pour recevoir un récapitulatif quotidien de nos meilleures publications.
Copy link
Powered by Social Snap