Accidents liés à la divagation des animaux à Bobo: Fruit de l’incivisme ou négligence de l’autorité ?

image_pdfimage_print

La divagation des animaux n’est pas chose nouvelle dans les villes du Burkina tout comme à Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du pays. Ce mal n’est pas sans conséquences dans ces villes. Ainsi à Bobo-Dioulasso, nous nous sommes intéressés aux accidents de circulation routière causés par les animaux en divagation. De cette enquête, des statistiques inquiétantes et des témoignages émouvants de victimes ou de proches de victimes interpellent l’autorité. Et les responsables communaux en charge de la question se dédouanent eux-aussi en partie de la responsabilité du mal qu’ils jugent assez complexe à éradiquer.

Bobo-Dioulasso, une ville carrefour de l’Afrique de l’ouest. Derrière la beauté de cette ville historique du pays des Hommes intègres affectueusement appelée ‘’Sya la belle’’ par ses natifs, se cache de nos jours une autre réalité qui peut paraître anodine. Mais il faut bien la vivre pour se convaincre de sa pertinence à être posée comme problème. Il s’agit là, du phénomène de la divagation des animaux dans cette ville avec son corollaire d’accidents souvent mortels.

Nous sommes en mai 2021. Et il est quasiment impossible de faire un tour au centre-ville sans avoir à éviter, à faire attention à des animaux ou à disputer la chaussée avec un ou des ‘’animaux usagers’’ de la route. A défaut d’être victime de ces animaux, il n’est cependant pas rare d’être témoin de cas d’accidents causés par un animal à l’intérieur de la ville comme dans ses environs. Ainsi les statistiques 2019 et 2020 recueillies auprès des services constatant les accidents à Bobo sont une preuve que le mal est à prendre au sérieux.

Les statistiques 2019 et 2020 de la Police Nationale et de la Gendarmerie

Les chiffres issus des services de la Police Nationale et de la Gendarmerie sur les accidents provoqués par la divagation des animaux dans la ville de Bobo-Dioulasso et ses environs en 2019 et 2020 sont parlants. En 2019 en effet, les services de la section Accidents de Bobo-Dioulasso de la Police Nationale ont constaté 16 cas d’accidents de circulation routière impliquant des animaux en divagation. Ce chiffre représentait 0,64 % de l’ensemble des accidents enregistrés dans la ville au cours de l’année en question. Pour l’année 2020, ils n’ont enregistré que 6 accidents de même nature soit 0,21% du total des accidents de l’année.

Constatant les accidents hors agglomération, la Brigade de Prévention Routière (BPR) de Gendarmerie de Bobo-Dioulasso a également enregistré des cas d’accidents. Et l’année 2019 a connu deux (02) cas d’accidents sur la route nationale n°1 (route de Ouagadougou). Cela a engendré d’importants dégâts matériels. Les mêmes services ont constaté au cours de l’année 2020, un seul cas d’accident impliquant deux (02) bœufs sur la route nationale n°7 (route de Banfora)

A ces cas d’accidents constatés, les différents services de sécurité routière nous ont signifié que beaucoup d’autres accidents se produisent dans les mêmes circonstances sans qu’ils ne puissent les constater par défaut d’information. Ce qui veut dire que ces chiffres sont loin de la réalité du fait que certains cas d’accidents sont gérés à l’amiable ou restent dans l’anonymat par la volonté de certaines victimes.

Des moutons traversant la chaussée

L’ensemble de ces accidents sont causés par des chiens errants, des moutons, des chèvres, des bœufs, des ânes ou des chevaux qui échappent parfois au contrôle de leurs maîtres.

Témoignages de victimes ou de proches de victimes décédées d’accidents provoqués par des animaux en divagation à Bobo

Ayant requis l’anonymat, Samuel sera le nom d’emprunt de ce proche d’une victime décédée d’un accident causé par un chien errant en mars 2021. Cadre d’un service public, Samuel ne s’en revient pas depuis le décès de son épouse des suites de cet accident. Même s’il se montre stoïque face à la situation, il en est sûr que si ce chien ne s’était pas invité en circulation, cet accident ne se serait pas produit. Pour ce faire, il invite l’autorité municipale à se pencher sur la question de divagation des animaux dans la commune de Bobo-Dioulasso.

Ceci est son témoignage : « Je suis l’époux d’une victime décédée d’un accident causé par un chien errant. Nous sommes le 1er mars 2021. J’ai été informé aux alentours de 19 heures que ma femme avait fait une chute en rentrant à la maison sur la route nationale n°9 (Ndlr : route de Orodara). Je me suis très rapidement déporté sur les lieux et je l’ai trouvé couchée.

Aux renseignements sur les causes de sa chute, on m’a fait savoir qu’elle a voulu éviter un chien errant en pleine chaussée. On a donc appelé les sapeurs-pompiers qui sont arrivés et l’ont emmené à l’hôpital. Après examination, elle avait eu une fracture en bas du genou gauche et vu la gravité, les médecins ont trouvé juste de faire une intervention chirurgicale. Ce qui a eu lieu trois (03) jours après l’accident précisément le 04 mars. Après l’intervention, nous avons fait deux (02) semaines à l’hôpital.

Ils ont trouvé que l’intervention n’avait pas marché et qu’il fallait reprendre. Après une concertation entre les médecins, ils ont jugé que ce n’était pas nécessaire de reprendre l’opération et ils nous ont libérés. Comme là où nous vivons est loin de l’hôpital, j’ai décidé qu’elle reste chez elle en famille à Bolomakoté qui est non loin de l’hôpital (CHUSS) afin de faciliter les déplacements pour la suite des soins. Et c’est comme ça que ses soins se poursuivaient à la maison.

Et le lundi, 21 mars soit trois (03) semaines après l’accident, j’ai été appelé par la cousine à ma femme qui m’a informé que cette dernière venait de piquer une crise. J’ai vite fait d’y aller. Je l’ai trouvé en train de se plaindre de difficultés respiratoires. Nous avons appelé l’Ordre de Malte (Ndlr : société de secours et d’évacuation sanitaire) qui est arrivé avec un peu de retard. Elle a ainsi été transportée à l’hôpital.

J’ai suivi le véhicule de secours et c’est quand on est arrivé à l’hôpital que je l’ai trouvé déjà décédée. C’est vraiment triste. Comme on le dit chez nous en Afrique, c’était peut-être son destin mais s’il n’y avait pas eu ce chien errant en circulation, on en serait pas arrivé à ce drame » a-t-il témoigné d’un ton calme et apaisé mais ferme.

Samuel lance ainsi un appel aux autorités en charge de la question de divagation des animaux à multiplier les actions pour réduire ou freiner le mal. « Pour avoir perdu mon épouse pour fait de divagation d’animaux dans la ville, je mesure le degré de dangerosité du phénomène à Bobo. J’invite donc les autorités locales à se pencher sur la question en commençant d’abord par des campagnes de sensibilisation. Faire savoir aux populations les dégâts que des animaux en divagation peuvent causer en mettant surtout en exergue les accidents et ses cas mortels. Maintenant si ça ne va pas, on peut passer à la répression parce qu’il faut que le mal prenne fin car il bouleverse des vies et endeuille des familles. Il faut que les autorités prennent bien conscience de cela. Je mets l’accent sur la sensibilisation car si on continue la répression et que les propriétaires d’animaux ne savent pas pourquoi on les sanctionne, le mal va toujours persister. Pour donc lutter efficacement contre le mal, il faut passer par la sensibilisation. Et comme moyen de sensibilisation, on peut passer par les médias surtout ceux utilisant les langues locales » a-t-il suggéré à la commune de Bobo-Dioulasso.

Témoignage de Nourdine (nom d’emprunt), une autre victime d’accident causé par un chien errant

Commerçant de son état, Nourdine se souvient encore de ce jour de mois d’août 2020 où il a chuté avec sa moto pour avoir freiné brusquement à la vue d’un chien errant pendant qu’il se rendait à son magasin au centre-ville. Fidèle croyant qu’il est, il pense que ça devrait arriver sinon, il dit se rendre très rarement au marché à moto puisqu’il possède un véhicule. Mais, n’empêche il déplore la divagation des animaux dans la ville et pense que cela ne peut prendre fin que si l’autorité bande sérieusement les muscles.

« Je me rendait au marché à moto. Soudain, un chien apparait devant moi. Automatiquement j’ai freiné et j’ai chuté. Mon pied gauche s’est fracturé à la cheville et j’ai passé plus de trois (03) mois à la maison sans aller au marché.

D’ailleurs, je porte toujours les séquelles car je ne peux pas encore marcher normalement. Pour mon cas, en tant que croyant, je pense que c’est parce que le mal devrait arriver sinon j’ai une voiture et c’est avec ce moyen que je me rends toujours au marché. Et c’est ce jour où j’ai décidé d’y aller à moto que j’ai chuté.

Je pense donc que ce n’est pas fortuit, c’est la volonté de Dieu sinon si c’était à voiture, l’accident pouvait avoir lieu mais je ne serais peut-être pas blessé. Mais qu’à cela ne tienne, il faut que les propriétaires d’animaux soient responsables en sachant bien les garder car il est aujourd’hui très difficile d’aller au centre-ville et repartir chez soi sans voir des animaux traversant une chaussée.

On en voit d’autres mêmes qui broutent les fleurs qu’on plante parfois dans les terre-pleins des routes à double voie. Cela est de nature à mettre en danger les usagers. Je pense même que la responsabilité est partagée car la commune a aussi sa part de rôle à jouer. Il faut qu’on sanctionne les propriétaires qui laisseraient leurs animaux divaguer. Comme ça, chacun prendra conscience et on pourra circuler dans la ville de Bobo en toute sécurité » se nous est confié Nourdine sur son accident causé par un chien errant tout en invitant la commune à sévir contre le mal.

Tènè, une victime d’accident provoqué par des chèvres

Témoignage de Tènè (nom d’emprunt), dame habitant à Lafiabougou, victime d’un accident provoqué par des chèvres en divagation en 2018 alors qu’elle revenait du marché pour sa cuisine. Elle porte toujours les séquelles de cette chute qu’elle impute à ces animaux qui divaguaient.

Ce qui suit est son témoignage : « Je ne me souviens pas exactement de la date mais je sais que c’était en 2018. J’étais allé faire le marché pour revenir préparer comme cela était mon quotidien. J’ai quitté le marché et j’étais même presqu’arrivée chez moi quand des chèvres m’ont perturbé par un mouvement d’ensemble sur ma trajectoire. Et comme un réflexe, j’ai essayé de les éviter et j’ai chuté.

C’est de ce, dont je me souviens de la survenue de cet accident car c’est à l’hôpital que j’ai retrouvé mes sens. Voyez-vous sur mon front, ce sont les stigmates de cet accident que je porte comme ça en plus d’avoir été remise de mon pied qui était aussi fracturé.

Ce qui est révoltant dans cette situation, c’est que le propriétaire des animaux était bien connu dans le secteur. II avait été plusieurs fois prévenu des dégâts que causaient ses animaux. Mais à chaque interpellation, il narguait ses interlocuteurs comme quoi, en cas de dommages provoqués par ses animaux, il assumerait. Voilà que mon cas s’est produit. Même si c’est l’argent qui soigne, la douleur et les cicatrices n’ont pas de prix. Et encore même que je pouvais y laisser la vie.

Je pense donc que ceux qui élèvent en ville doivent prendre leur responsabilité pour bien garder leurs animaux sinon ils causent beaucoup de dommages. Je ne sais pas si cela existe déjà mais il faut que les autorités songent à lutter contre ce mal sinon il est en train de devenir un danger pour tout le monde. A cause de ces animaux, on a des accidents et on ne peut même plus planter devant nos portes. C’est dommage et il faut que ça cesse », a relaté dame Tènè qui partage la responsabilité du mal entre les propriétaires d’animaux et la commune.

Et face à ce reproche récurent à la commune de ne pas lutter contre le mal, nous avons demandé et obtenu un entretien avec les responsables de la direction communale en charge de la lutte contre la divagation des animaux. Ceux-ci ne sont pas passés par quatre chemins pour se dédouaner ne serait-ce qu’en partie, de la situation.

Les explications de la direction du service communal de l’environnement en charge de la lutte contre la divagation des animaux à Bobo

La divagation des animaux est en train de devenir un danger public à Bobo-Dioulasso. En effet, les accidents liés à ce phénomène se font monnaie courante. En témoigne les statistiques non exhaustives ci-dessus. Face à cette situation, nous avons approché les services compétents de la commune en charge de la question. Les responsables de cette direction communale en charge de la divagation des animaux à Bobo disent être bien imprégnés de la situation mais plusieurs facteurs réduisent leur marge de manœuvre dans la lutte contre le mal.

Selon Amadou Zida, chef de service à la direction de l’environnement de la commune de Bobo-Dioulasso, la divagation des animaux est un problème assez récurrent. Il fait savoir que les plaintes y relatives sont nombreuses.

Concernant les accidents liés aux animaux, il dit être conscient de la situation qui occasionne des dégâts à plusieurs niveaux. La commune fait aussi de son mieux mais fait savoir Amadou Zida, la lutte contre la divagation des animaux est une question assez complexe due principalement à l’insuffisance de moyens et l’incivisme des populations propriétaires d’animaux.

La commune a, selon Amadou Zida, un plan de lutte contre la divagation des animaux dans la ville de Bobo. Selon son explication, il devrait avoir une opération de saisie des animaux en divagation chaque 10 jours. Ce qui fait 3 opérations par mois et un total de 36 par an. Mais pour 2020 comme exemple qu’il a pris, il n’y a eu que 16 sorties de saisie avec 380 animaux mis en fourrière. Il explique cette situation de discontinuité par le manque de moyens car chaque sortie de saisie mobilise des camions, du carburant et la police municipale.

En plus de ce facteur, Amadou Zida a souligné l’incivisme des populations qui rend parfois la tâche difficile. « Dans nos actions de lutte contre la divagation des animaux, il y a l’incivisme des populations qui nous complique parfois la tâche. On nous agresse souvent sur le terrain. Il y a une fois, on nous a attaqués. Les vitres du camion ont été brisées et certains d’entre nous ont été blessés. C’est donc dire que les populations elles-mêmes ne nous aident pas à mettre fin au phénomène qui est pourtant un danger pour tous », a relaté Amadou Zida comme péripétie de la lutte contre la divagation des animaux à Bobo-Dioulasso.

Ce dernier estime donc que si les actions de sensibilisation suivies des opérations de captures d’animaux errants se faisaient suivant le plan établi, le mal allait connaitre un recul. Pour lui, les animaux, une fois capturés, sont gardés pendant 72 heures et les propriétaires sont tenus de passer payer la somme de 10 000 FCFA par tête d’animal pour les récupérer. Passé ce délai et après un communiqué, les animaux sont vendus au profit des caisses de la commune.

Un chien errant en pleine chaussée

Pour lui, si avec ces sanctions, l’on parvenait à mener des opérations tous les 10 jours, les gens allaient mieux contrôler les mouvements de leurs animaux. Mais, souligne Amadou Zida, vu que les moyens manquent et que les populations elles-mêmes cautionnent le mal en s’attaquant à ceux qui mènent les opérations de lutte, la tâche devient selon lui, compliquée à accomplir. « Sinon la commune tente tant bien que mal de jouer son rôle mais le mal perdure » a-t-il dédouané en partie la commune du phénomène qui s’accentue à Bobo-Dioulasso.

A qui donc la faute du mal ? Ce que pensent les populations de la divagation des animaux à Bobo

Au cours de notre enquête, nous avons sondé quelques usagers sur la présence des animaux en circulation. De manière unanime, la plupart de ceux que nous avons interrogés sur la question invite la commune à renforcer ses actions contre la divagation des animaux. 

Ils proposent ainsi d’accentuer les opérations de capture en augmentant l’amende par tête d’animal. Et pour les animaux qu’on ne peut pas capturer facilement et qui sont les plus fréquents en circulation tels que les chiens, il faut selon ces personnes interrogées, les abattre purement et simplement dès qu’on les aperçoit en divagation surtout en circulation.

Et de l’avis de beaucoup de ces usagers, si le phénomène perdure c’est parce que les sanctions sont encore supportables. « Quand on parle de la divagation des animaux, ça parait un fait banal. Mais il faut bien en être un jour victime pour savoir que c’est un danger. Combien sont ces gens qui sont aujourd’hui handicapés ou même décédés pour avoir été victimes d’accidents causés par des animaux en divagation. Ils sont nombreux. Il faut donc hausser le ton face à ce phénomène sinon on est tous exposé d’une manière ou d’une autre. Moi j’allais même proposé et je ne sais même pas si ça existe déjà, d’instaurer une autorisation pour tous ceux qui veulent élever en ville y compris les animaux de compagnie. Ils seront ainsi soumis à des règles qui permettrait de retrouver facilement le propriétaire d’un animal en cas d’accident ou de dégâts » nous a laissé entendre une personne d’un âge avancé et visiblement remonté contre le mal.

Dans tous les cas, le phénomène est réel et prend de l’ampleur dans la ville de Bobo-Dioulasso et des mesures plus fortes s’imposent. La commune est donc interpellée. Et vivement qu’une solution soit trouvée pour zéro accident lié à la divagation des animaux à Bobo-Dioulasso.

Dossier réalisé par Abdoulaye Tiénon/Ouest-info.net

Abonnez-vous à notre newsletter
Entrez votre e-mail pour recevoir un récapitulatif quotidien de nos meilleures publications.